Ni Washington ni Pékin : la troisième voie est une nécessité
Publié le · LINAGORA
La thèse
La bataille technologique a quitté le terrain du matériel pour se déplacer vers les modèles eux-mêmes. Dans ce déplacement, aucune des deux dépendances disponibles n'est tenable pour une organisation européenne. La troisième voie n'est pas une posture morale : c'est la seule position qui reste praticable.
Le contrôle s'est déplacé du matériel vers les modèles
Les restrictions à l'exportation de matériel d'entraînement visaient à ralentir un concurrent. Elles n'ont pas produit l'endiguement attendu : les modèles issus de laboratoires soumis à ces restrictions ont continué de progresser, en optimisant ce qu'ils ne pouvaient plus acheter.
Le contrôle s'est alors déplacé d'un cran, vers les modèles eux-mêmes et vers les techniques de distillation qui permettent de transférer une capacité d'un modèle à un autre. La question posée n'est plus qui possède les machines, mais qui a le droit d'apprendre de qui.
Ce déplacement est important pour un acheteur européen, parce qu'il change la nature du risque. Un risque matériel se gère par des stocks et des délais. Un risque portant sur le droit d'usage d'un modèle se matérialise du jour au lendemain, par une modification de licence ou de conditions d'accès, sans préavis opérationnel.
Une contradiction interne difficile à tenir
Cette approche se heurte à une contradiction que ses promoteurs ont du mal à résoudre. Une part écrasante de l'écosystème de start-up américaines dépend elle-même de modèles ouverts d'origine chinoise, pour des raisons de coût et de liberté de déploiement.
Près de deux cents de ces entreprises ont publiquement demandé qu'on ne les leur retire pas. La demande est cohérente de leur point de vue : elles ont bâti des produits sur des composants ouverts, et un retrait d'accès leur coûterait leur avantage économique.
Elle illustre surtout une réalité qu'un décideur européen doit intégrer : dans un écosystème mondialisé, le pays d'origine d'un modèle ouvert est une information moins déterminante que les conditions dans lesquelles vous pouvez le télécharger, l'auditer et le faire tourner chez vous.
L'argument moral et le moment géopolitique
L'argument selon lequel certains corpus d'entraînement auraient été constitués de façon illégitime mérite d'être examiné, et il l'est trop rarement sur le fond.
Il est cependant difficilement dissociable de la géopolitique du moment. Les mêmes pratiques d'aspiration massive de contenus font l'objet de procès en cours dans les juridictions de ceux qui portent l'argument. Un critère qui ne s'applique qu'aux concurrents n'est pas un critère, c'est un instrument.
Pour une organisation européenne, la conséquence pratique est claire. Le débat sur la légitimité des corpus est un vrai débat, et il se tranchera devant des tribunaux et par la réglementation. En attendant, la protection consiste à privilégier les modèles dont la chaîne d'entraînement est documentée, quelle que soit leur origine, parce que c'est la documentation qui vous permettra de répondre si la question vous est posée.
Ce que la troisième voie n'est pas
Il faut écarter une lecture qui revient souvent et qui affaiblit la position. La troisième voie n'est pas l'autarcie technologique. Refuser de dépendre d'un fournisseur unique ne signifie pas refuser d'utiliser ce que d'autres produisent de bon, d'où qu'il vienne.
Elle n'est pas non plus une préférence nationale déguisée. Un modèle européen mal documenté, impossible à faire tourner sur une infrastructure raisonnable et sans communauté pour le maintenir n'offre aucune garantie supplémentaire par rapport à un modèle ouvert produit ailleurs. L'origine n'est pas un critère, les conditions d'usage en sont un.
Elle n'est pas, enfin, une position d'attente. Rien dans cette analyse ne justifie de reporter un projet en espérant que le marché se clarifie. Il ne se clarifiera pas, et les organisations qui attendent accumulent un retard d'usage qui coûte plus cher que les arbitrages imparfaits qu'elles évitent.
Ce qu'elle est : une exigence de réversibilité appliquée à chaque composant, vérifiée par un test réel plutôt que par une clause, et réexaminée à intervalles réguliers.
Deux dépendances, aucune tenable
Une organisation qui bâtit sur un modèle fermé américain hérite d'une exposition à une juridiction extraterritoriale, d'une politique tarifaire qu'elle ne maîtrise pas et d'une feuille de route sur laquelle elle n'a aucune prise.
Une organisation qui bâtit sur un modèle ouvert chinois hérite d'un risque de retrait d'accès, d'une incertitude sur la documentation d'entraînement et d'une exposition politique dont l'ampleur dépend d'événements qui la dépassent.
Les deux risques ne sont pas de même nature, et l'un peut être préférable à l'autre selon les cas. Mais aucun des deux ne se maîtrise depuis l'intérieur de l'organisation, et c'est le seul critère qui compte pour un système dont vous serez responsable pendant dix ans.
Ce que cela implique pour votre organisation
La réponse n'est pas idéologique, elle est opérationnelle, et elle tient en quatre exigences.
Des poids ouverts, d'abord, parce qu'un modèle que vous détenez ne peut pas vous être retiré. Un hébergement maîtrisé hors extraterritorialité, ensuite, parce que la localisation des traitements est ce qui reste quand les conditions contractuelles changent. Un harnais interopérable, pour que le modèle soit remplaçable sans refonte du système. Une capacité effective à changer de modèle, enfin, démontrée par un test régulier plutôt que par une clause.
Ces quatre exigences ne vous mettent pas à l'abri de tout. Elles vous mettent à l'abri de la seule chose qui soit vraiment coûteuse : découvrir en urgence que votre système ne peut pas fonctionner sans un composant auquel vous venez de perdre l'accès.
C'est aussi ce qui doit figurer dans la doctrine écrite de votre organisation, plutôt que d'être arbitré au cas par cas par chaque direction.
Le module de conseil associé
Écrire la doctrine IA de votre organisation
Le module de doctrine IA fixe les règles d'arbitrage, la politique de données et la feuille de route de mise en conformité AI Act.
